CHU Ibn Rochd : un professeur et deux syndicalistes de la santé condamnés à de la prison ferme à Casablanca
Le tribunal correctionnel de Casablanca a condamné en première instance, le 21 octobre 2026, le professeur Rachid Cherkab, anesthésiste-réanimateur au CHU Ibn Rochd, à un an de prison ferme, le secrétaire national du Syndicat démocratique de la santé Abdellatif Saddar à deux ans ferme et un troisième prévenu à six mois ferme, dans le dossier né des dénonciations publiques de dysfonctionnements au sein du plus grand centre hospitalier universitaire du pays. Réparations civiles d'un million de dirhams au profit du groupement sanitaire territorial. Jugement de première instance, susceptible d'appel : il n'est pas définitif.
🗓️ Affaire du 24 octobre 2026
Le verdict (Casablanca, 21 octobre)
Ils avaient pris la parole publiquement pour dénoncer ce qu’ils décrivaient comme des dysfonctionnements au sein du centre hospitalier universitaire (CHU) Ibn Rochd de Casablanca. Mercredi 21 octobre 2026, le tribunal correctionnel de Casablanca les a condamnés, en première instance, à des peines de prison ferme :
- Abdellatif Saddar, secrétaire national du Syndicat démocratique de la santé (rattaché à l’Union démocratique marocaine du travail) : deux ans de prison ferme et 5 000 dirhams d’amende ;
- le professeur Rachid Cherkab, professeur universitaire et médecin anesthésiste-réanimateur au CHU Ibn Rochd : un an de prison ferme et 5 000 dirhams d’amende ;
- un troisième prévenu, désigné par ses initiales (M.A.) dans les comptes rendus : six mois de prison ferme et 2 000 dirhams d’amende.
Au civil, le tribunal a condamné les prévenus à verser solidairement un million de dirhams de réparations au groupement sanitaire territorial Casablanca-Settat, ainsi que 200 000 dirhams à chacune de deux autres parties civiles et 50 000 dirhams à une troisième. Selon Daira News, les condamnés ont été déposés à la prison locale d’Oukacha à l’issue de l’audience.
Selon les informations rapportées par la presse, les poursuites étaient liées à des accusations de diffamation et d’usurpation de la qualité syndicale. Ce point reste formulé avec prudence par les sources elles-mêmes : le détail exact des chefs retenus contre chacun figurera dans le jugement écrit, et les syndicats contestent le dossier — ils affirment que les prévenus ont produit devant le tribunal des documents établissant leur qualité syndicale et justifiant, selon eux, leurs critiques sur la gestion de l’hôpital.
Il faut être clair sur le statut de cette décision : c’est un jugement de première instance. Il est susceptible d’appel et n’est donc pas définitif. La cour d’appel, si elle est saisie, réexaminera les faits et les arguments des deux camps.
L’histoire
Le CHU Ibn Rochd n’est pas un hôpital comme les autres : c’est l’un des plus grands centres hospitaliers universitaires du Maroc, où se soignent des milliers de patients et où se forment des générations de médecins. Depuis des mois, des voix venues de l’intérieur — médecins et syndicalistes — y dénonçaient publiquement des « اختلالات », des dysfonctionnements professionnels, administratifs et financiers présumés dans certains services. Le professeur Cherkab s’était notamment exprimé dans les médias sur la gestion de l’établissement et sur les examens médicaux.
Le débat avait dépassé les murs de l’hôpital : la députée Latifa Cherif avait adressé une question écrite au ministre de la Santé et de la Protection sociale sur la situation du service de chirurgie pédiatrique, en s’appuyant sur l’appel d’un médecin de ce service, le docteur Ahmed Jarmoumi, qui décrivait des départs de cadres médicaux et des risques, selon lui, pour la sécurité des enfants soignés.
C’est dans ce contexte que des plaintes ont été déposées contre les syndicalistes et le professeur. Le procès qui s’est tenu à Casablanca ne jugeait pas la gestion de l’hôpital — il jugeait les propos et la qualité de ceux qui les avaient tenus. Et le tribunal a tranché, en première instance, pour des peines de prison ferme, là où les intéressés et leurs soutiens attendaient que le débat reste professionnel et syndical.
La réaction ne s’est pas fait attendre : une vague de solidarité professionnelle et syndicale a suivi le verdict, des citoyens ont rappelé le parcours du professeur Cherkab auprès de ses patients, et les responsables de l’Union démocratique marocaine du travail ont demandé un réexamen complet des circonstances du dossier. Le quotidien national Al Massae a consacré, le 23 octobre, un long article de fond à la question que ce jugement soulève : quelles protections le droit marocain offre-t-il réellement à ceux qui signalent des dysfonctionnements dans un service public — et où passe la frontière entre la critique légitime et la diffamation ?
Les deux questions ne doivent pas être confondues, et c’est la presse elle-même qui le souligne : d’un côté, un dossier judiciaire précis — des poursuites, des chefs, un jugement de première instance qui peut être frappé d’appel ; de l’autre, un débat public sur la gestion d’un grand hôpital, qui relève des inspections, des audits et du Parlement. Le verdict du 21 octobre tranche le premier. Il ne dit rien, à lui seul, du second.

Ce que ça enseigne sur le droit
- Un jugement de première instance n’est pas un jugement définitif. Condamné en première instance ne veut pas dire condamné définitivement : la partie qui s’estime lésée peut faire appel dans les délais, et la cour d’appel rejuge l’affaire au fond. Tant que les voies de recours ne sont pas épuisées ou expirées, il faut parler du jugement pour ce qu’il est — une première décision, réformable — même lorsque, comme le rapporte la presse dans ce dossier, les condamnés ont été incarcérés dès le prononcé.
- Critiquer une institution n’est pas diffamer — mais la frontière se joue sur les faits. La diffamation suppose l’imputation d’un fait précis, de nature à porter atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne ou d’un organisme, sans pouvoir en rapporter la preuve dans les conditions prévues par la loi. Critiquer une gestion, donner une opinion, signaler un dysfonctionnement de manière générale ne suffit pas ; accuser nommément sans éléments vérifiables expose, au contraire, à une condamnation. Au Maroc, ces questions relèvent notamment de la loi 88.13 relative à la presse et à l’édition et des textes pénaux applicables, et le juge examine le contenu des propos, leur contexte et les pièces versées au dossier.
- Le lanceur d’alerte n’a pas un bouclier général, mais des protections ciblées. Le droit marocain protège, dans des conditions précises, les victimes, témoins, experts et dénonciateurs dans le cadre de la procédure pénale — la loi 37.10 a introduit ces mécanismes pour certaines infractions — et l’Instance nationale de la probité, de la prévention et de la lutte contre la corruption (loi 46.19) peut recevoir des signalements. Mais parler dans les médias n’équivaut pas à saisir le canal protégé : le choix de la voie — plainte documentée auprès d’une autorité compétente ou prise de parole publique — change le niveau de protection, et donc le risque.
- La qualité syndicale se prouve par des documents. Se prévaloir d’une fonction syndicale — secrétaire national, représentant d’une centrale — engage : si cette qualité est contestée, c’est aux statuts, procès-verbaux d’élection et affiliations de l’établir. C’est précisément l’un des points disputés dans ce dossier, les syndicats affirmant avoir produit ces pièces devant le tribunal ; l’appel, s’il a lieu, les réexaminera.
- Le procès pénal peut aussi décider de l’argent : l’action civile. À côté des peines, le tribunal a alloué des réparations aux parties civiles — un million de dirhams, à charge solidaire, au groupement sanitaire territorial qui gère l’hôpital, et des sommes à d’autres parties. « Solidairement » signifie que chaque condamné peut être poursuivi pour le tout, à charge pour lui de se retourner contre les autres. Ces montants, comme les peines, suivent le sort du jugement en appel.
Et sur KAN3REF ?
Vous êtes témoin d’un dysfonctionnement dans un service public et vous vous demandez comment le signaler sans vous exposer ? Commencez par comprendre la mécanique d’une procédure pénale — de la plainte au jugement et aux voies de recours — dans notre fiche sur le nouveau Code de procédure pénale (loi 03.23), et parcourez nos guides procéduraux pour savoir à quelle autorité s’adresser et comment constituer un dossier documenté. La phase d’appel de l’affaire Ibn Rochd, si elle est engagée, sera suivie ici même — avec la même règle que toujours : distinguer ce qui est jugé de ce qui est seulement allégué.
Sources
- Al Ayam 24 via Klyoum, « Affaire des médecins d’Ibn Rochd : des peines de prison ferme relancent le dossier des dysfonctionnements de l’hôpital » (23/10/2026)
- Daira News, « Casablanca : des peines de prison ferme contre des médecins et des responsables dans le dossier des dysfonctionnements de l’hôpital Ibn Rochd » (21/10/2026)
- Safircom, « Prison ferme pour ceux qui ont dénoncé les dysfonctionnements de l’hôpital Ibn Rochd » (22/10/2026)
- Mamlaka Press (d’après Hiba Press), « Affaire des médecins d’Ibn Rochd : peines de prison ferme et réparations civiles d’un million de dirhams » (22/10/2026)
- Daira News, « Vague de solidarité avec le professeur Rachid Cherkab après sa condamnation à un an de prison ferme » (23/10/2026)
- Al Massae, « L’arrestation du professeur d’Ibn Rochd relance la question de la protection des lanceurs d’alerte et de la liberté d’expression » (23/10/2026)
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