Affaire Tabet : le commissaire de Casablanca que son uniforme a protégé trop longtemps
En 1993, le commissaire Mohamed Mustapha Tabet est condamné à mort à Casablanca. Retour sur le procès qui a exposé l'impunité au cœur même de la police.
🗓️ Affaire du 14 mars 1993
Casablanca, mars 1993. Dans le box des accusés de la chambre criminelle de la cour d’appel, un homme en costume sombre écoute le verdict qui le condamne à être fusillé. Il n’est ni un bandit de grand chemin ni un inconnu : c’est un commissaire divisionnaire des Renseignements généraux, l’un des policiers les plus puissants de la métropole. L’affaire Tabet reste, plus de trente ans après, le symbole marocain de ce que l’impunité peut produire lorsqu’elle s’installe au cœur de l’appareil chargé de faire respecter la loi.
L’histoire
Mohamed Mustapha Tabet dirige les Renseignements généraux du district d’Aïn Sebaâ–Hay Mohammadi, à Casablanca. Pendant des années, selon l’accusation, il use de son autorité pour contraindre des femmes et des jeunes filles à se rendre dans un appartement de la rue Abdallah Ben Yassine, où il les agresse et filme les scènes. Les plaintes, lorsqu’elles existent, n’aboutissent pas : qui irait croire une inconnue contre l’homme qui incarne l’ordre dans le quartier ?
L’édifice s’effondre au début de l’année 1993. Lors d’une perquisition dans l’appartement, les enquêteurs saisissent plus d’une centaine de cassettes vidéo. Confronté à ces enregistrements, l’accusé reconnaît devant la cour que la plupart documentent bien les faits qui lui sont reprochés. Les décomptes relayés par la presse font état de plus de cinq cents victimes identifiées à partir de ces images. L’enquête déborde alors largement sa personne : plusieurs responsables sont à leur tour poursuivis pour entrave à la justice, dissimulation ou destruction de documents, et complicité — comme si tout un système de protection s’était mis en place autour du commissaire.
Le procès, suivi par tout le pays, est expéditif au regard de l’ampleur du dossier. Le 15 mars 1993, la cour d’appel de Casablanca le déclare coupable de l’ensemble des chefs retenus contre lui — viols, attentats à la pudeur, enlèvements, séquestrations et destruction de preuves — et prononce la peine de mort, en écartant expressément les circonstances atténuantes « vu la gravité des faits ». Le pourvoi formé contre le verdict est rejeté durant l’été.
Le 5 septembre 1993, Mohamed Mustapha Tabet est conduit hors de la prison centrale de Kénitra et exécuté par un peloton des forces auxiliaires. Il refuse le bandeau sur les yeux. Cette exécution est, à ce jour, la dernière jamais pratiquée au Maroc : des condamnations à mort continuent d’être prononcées chaque année, mais aucune n’a été appliquée depuis.
Ce que ça enseigne sur le droit
- L’abus d’autorité aggrave le crime : lorsqu’un dépositaire de l’autorité publique commet une infraction en utilisant les moyens de sa fonction — uniforme, titre, pouvoir d’interpellation —, la loi pénale marocaine retient cette qualité comme une circonstance aggravante. Le protecteur devenu prédateur est puni plus sévèrement que le criminel ordinaire.
- Étouffer une plainte est un crime en soi : l’entrave à la justice, la dissimulation et la destruction de preuves sont des infractions autonomes. Dans cette affaire, ce ne sont pas seulement les agressions qui ont été jugées, mais la chaîne de silences et de protections qui les a rendues possibles pendant des années.
- La preuve matérielle déplace le rapport de force : face à un accusé puissant, la parole des victimes pesait peu dans le Maroc de 1993. Ce sont des objets — les cassettes saisies lors d’une perquisition régulière — qui ont rendu le déni impossible. D’où l’importance, pour toute victime, de conserver et signaler les éléments matériels.
- Peine de mort prononcée, peine de mort exécutée, moratoire : l’affaire illustre les trois états de la peine capitale au Maroc. Elle peut être prononcée par les tribunaux, elle a été exécutée une dernière fois en 1993, et depuis, un moratoire de fait s’applique : les condamnés restent incarcérés, souvent à vie, sans que la sentence soit mise à exécution.
- Porter plainte contre un agent de l’État : toute personne peut saisir le procureur du Roi d’une plainte visant un fonctionnaire, et les services de police disposent de mécanismes de contrôle interne. L’affaire Tabet rappelle que le grade de l’auteur présumé ne place personne au-dessus de la loi — à condition que la plainte puisse remonter sans être interceptée.
Et sur KAN3REF ?
Victime ou témoin d’un abus, comment déposer plainte concrètement, auprès de qui, et avec quelles pièces ? Nos fiches pratiques expliquent la démarche pas à pas, les droits des victimes à chaque étape de la procédure pénale, et ce qu’il faut savoir sur les délais et les suites d’une plainte.
Sources
- Noun Press (repris par Maghress), « Les derniers mots du commissaire Haj Tabet avant son exécution » — https://www.maghress.com/bouzypress/102508
- Noun Press (repris par Maghress), « L’exécution du commissaire Tabet, l’homme de pouvoir le plus redouté » — https://www.maghress.com/noonpresse/77539
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