Aller au contenu
KAN3REF — كنعرف

Travail

Faute grave : ce que l'employeur peut (et ne peut pas) faire

Validé par Mehdi Tazi

⏱️ 6 min de lecture

Audio — bientôt disponible

Domaine : Travail (Code du travail) — rédigé par l’équipe Kan3ref


1. Le problème

Youssef, 41 ans, est technicien de maintenance dans une usine de Marrakech, où il travaille depuis neuf ans. Un lundi matin, la direction l’accuse d’avoir emporté des pièces détachées du magasin. À midi, le chef d’atelier lui annonce : « Faute grave. Tu es licencié, tu peux partir tout de suite, et tu n’auras ni préavis ni indemnités. » Youssef n’a été entendu par personne, n’a rien pu expliquer, n’a reçu aucune lettre. Une semaine plus tard, il reçoit une notification de licenciement datée du jour même de l’incident.

Son employeur avait-il le droit de faire cela ? En partie seulement — et c’est toute la subtilité de la faute grave : elle donne à l’employeur un pouvoir réel (rompre immédiatement, sans préavis ni indemnité de licenciement), mais ce pouvoir est encadré par une définition légale stricte et une procédure obligatoire. Si la faute n’est pas de celles que prévoit le Code du travail, ou si la procédure n’a pas été respectée, le licenciement peut être requalifié en licenciement abusif. Cette fiche fait le tri entre ce que l’employeur peut faire — et ce qu’il ne peut pas.

2. Ce que dit la loi

Ce qu’est une faute grave. Le Code du travail (loi n° 65-99) considère comme faute grave un manquement d’une gravité telle que le maintien du salarié dans l’entreprise devient impossible. L’article 39 du Code énumère notamment, parmi les fautes graves du salarié : le vol, l’abus de confiance, l’agression corporelle, l’insulte grave et toute forme de violence ou d’agression dirigée contre un salarié, l’employeur ou son représentant et portant atteinte au fonctionnement de l’entreprise, la divulgation d’un secret professionnel ayant causé un préjudice à l’entreprise, l’ivresse publique ou la consommation de stupéfiants à l’intérieur de l’établissement ou pendant le travail, le refus délibéré et injustifié d’exécuter un travail relevant de sa compétence, l’absence non justifiée de plus de quatre jours ou de huit demi-journées pendant une période de douze mois, la détérioration grave du matériel causée délibérément ou par négligence grave, la faute ayant causé un dommage matériel considérable à l’employeur, le non-respect des consignes de sécurité ayant causé un dommage considérable, l’incitation à la débauche, et le délit portant atteinte à l’honneur, à la confiance ou aux bonnes mœurs ayant donné lieu à un jugement définitif privatif de liberté. La liste guide le juge : un fait qui ne s’en rapproche ni par sa nature ni par sa gravité — un retard isolé, une erreur professionnelle, une baisse de rendement, un désaccord avec un supérieur — ne constitue pas une faute grave, et un licenciement prononcé pour ce motif sera requalifié.

Pour les fautes non graves : les sanctions sont graduelles. L’employeur ne peut pas passer directement au licenciement pour un manquement ordinaire. Le Code du travail (article 37) prévoit une échelle précise de sanctions disciplinaires : l’avertissement, le blâme, un deuxième blâme ou la mise à pied pour une durée n’excédant pas huit jours, puis un troisième blâme ou le transfert à un autre service ou à un autre établissement, en tenant compte du lieu de résidence du salarié. Ces sanctions s’appliquent graduellement (article 38) : ce n’est que lorsqu’elles sont épuisées dans l’année que l’employeur peut procéder au licenciement, alors considéré comme justifié. Deux règles protègent le salarié : une même faute ne peut pas être sanctionnée deux fois, et les sanctions pécuniaires (amendes) sont interdites. Licencier pour une première faute légère, sans aucun avertissement préalable, c’est brûler les étapes que la loi impose.

La procédure d’audition est obligatoire, même en cas de faute grave. Avant de décider le licenciement, l’employeur doit permettre au salarié de se défendre et d’être entendu, dans un délai ne dépassant pas huit jours à compter de la date de constatation de l’acte reproché (article 62) : le salarié y présente sa défense en présence du délégué des salariés ou du représentant syndical dans l’entreprise, qu’il choisit lui-même. Un procès-verbal d’audition est dressé et signé par les deux parties, et une copie en est délivrée au salarié (si l’une des parties refuse d’entreprendre ou de poursuivre la procédure, il est fait recours à l’inspecteur du travail). La décision de licenciement est ensuite remise au salarié en mains propres contre reçu ou par lettre recommandée avec accusé de réception, dans un délai de 48 heures suivant la date à laquelle la décision a été prise (article 63) ; elle comporte les motifs du licenciement et la date de l’audition, est assortie du procès-verbal, et copie en est transmise à l’inspection du travail (article 64). Un licenciement prononcé sans audition, comme celui de Youssef, est irrégulier — même si les faits reprochés sont réels : le juge en tiendra compte, et l’employeur s’expose à la requalification.

Si la faute grave est établie : ce que l’employeur peut décider. Le licenciement prend effet immédiatement, sans préavis et sans indemnité de licenciement, et sans les dommages-intérêts dus en cas de licenciement abusif. En revanche, la faute grave ne fait pas disparaître les sommes déjà gagnées : le salarié conserve son droit aux salaires dus, à l’indemnité de congés payés non pris, à son certificat de travail et aux documents nécessaires à ses droits sociaux (CNSS). Retenir ces sommes au titre de « compensation » du préjudice est interdit : si l’entreprise veut être dédommagée, c’est au juge de le décider.

Si la faute n’est pas établie : le licenciement abusif. Devant le tribunal, c’est à l’employeur de prouver la faute grave qu’il invoque — faits précis, datés, étayés (inventaires, témoignages, procès-verbal d’audition). Si la preuve manque, si les faits sont prescrits ou disproportionnés, ou si la procédure a été violée, le juge peut requalifier le licenciement en licenciement abusif et allouer au salarié l’indemnité de préavis, l’indemnité de licenciement et des dommages-intérêts calculés selon les règles du Code du travail en fonction de l’ancienneté. Délai impératif : sous peine de déchéance, l’action en justice concernant le licenciement doit être portée devant le tribunal compétent dans un délai de 90 jours à compter de la date de réception de la décision de licenciement (article 65) — ce délai doit d’ailleurs être mentionné dans la décision elle-même. Et dans tous les cas, les droits nés du contrat de travail se prescrivent par deux ans (article 395 du Code du travail) : n’attendez pas pour agir.

3. Les démarches pas à pas

  1. Ne signez rien sous le coup de l’annonce : ni démission, ni « accord de départ », ni reçu pour solde de tout compte sans l’avoir lu et fait vérifier. Une démission signée à la place du licenciement vous prive de l’essentiel de vos recours.
  2. Exigez la procédure écrite : convocation à l’audition mentionnant les faits reprochés, puis notification écrite et motivée de la décision. Sans ces documents, notez dates, heures et témoins de ce qui s’est passé.
  3. Préparez votre audition : venez avec des faits et des pièces (plannings, échanges écrits, justificatifs d’absence), et faites-vous assister par le délégué des salariés ou le représentant syndical de votre choix au sein de l’entreprise. Demandez copie du procès-verbal d’audition.
  4. Contestez par écrit, rapidement. Une lettre remise contre décharge ou un courriel à l’employeur, contestant les faits ou la procédure, crée une trace datée utile devant l’inspecteur et le juge.
  5. Saisissez l’inspection du travail. L’inspecteur tente une conciliation gratuite et peut rappeler à l’employeur les règles de procédure ; son intervention fait souvent débloquer les sommes incontestablement dues (salaires, congés).
  6. À défaut d’accord, saisissez la chambre sociale du tribunal pour faire requalifier le licenciement et réclamer préavis, indemnité de licenciement et dommages-intérêts. Respectez le délai impératif de 90 jours à compter de la réception de la décision de licenciement et, en tout état de cause, la prescription de deux ans.

4. Les pièges à éviter

  • Confondre faute grave et faute simple. Côté salarié : ne laissez pas requalifier un retard ou une erreur en « faute grave » sans réagir. Côté employeur : étiqueter « faute grave » une faute ordinaire expose à la requalification en licenciement abusif, avec toutes les indemnités.
  • Licencier « sur-le-champ », sans audition. C’est le piège symétrique le plus fréquent : même prise en flagrant délit, la faute grave exige convocation, audition et notification écrite. Sauter ces étapes fragilise tout le licenciement.
  • Sanctionner deux fois les mêmes faits, par exemple une mise à pied puis un licenciement pour le même incident : la double sanction disciplinaire est interdite.
  • Infliger des retenues sur salaire en guise d’amende. Les sanctions pécuniaires sont interdites ; un préjudice se réclame devant le juge, pas sur la paie.
  • Laisser traîner les faits. Une « faute grave » invoquée des semaines ou des mois après sa découverte perd sa crédibilité : la procédure disciplinaire doit suivre rapidement les faits, des deux côtés — y compris pour contester.
  • Partir sans vos documents. Certificat de travail, attestation de salaire, relevés CNSS, dernier bulletin : réclamez-les par écrit dès le départ, ils conditionnent vos droits sociaux et votre recherche d’emploi.

5. Sources

  • Code du travail marocain, loi n° 65-99 (articles 37 et 38 : sanctions graduelles ; article 39 : fautes graves du salarié ; articles 61 à 65 : audition, notification et délai de 90 jours ; article 395 : prescription de deux ans)
  • Inspection du travail (conciliation et contrôle de la procédure)
  • Tribunaux — chambres sociales (requalification en licenciement abusif)
  • CNSS (droits sociaux du salarié licencié)

⚠️ Cette fiche est une information générale, pas un avis d’avocat.

Partager : WhatsApp Facebook X 🚩 Signaler une erreur
⚖️ Information générale — pas un avis d’avocat. Pour votre situation, consultez un juriste.

📚 Fiches liées