Taoufik Bouachrine : le patron de presse condamné à quinze ans de prison
Patron du quotidien Akhbar Al Yaoum, Taoufik Bouachrine est condamné à quinze ans de prison pour traite d'êtres humains et violences sexuelles. Récit.
🗓️ Affaire du 24 octobre 2019
Il était l’un des éditorialistes les plus lus — et les plus redoutés — du Maroc. Directeur du quotidien Akhbar Al Yaoum, Taoufik Bouachrine signait des chroniques au vitriol contre les puissants. En février 2018, il est arrêté dans les locaux de son journal. Vingt mois plus tard, la cour d’appel de Casablanca le condamne à quinze ans de prison pour traite d’êtres humains et violences sexuelles, au terme d’un procès qui a profondément divisé le pays. Récit d’une affaire où se sont affrontées deux lectures irréconciliables : celle d’un prédateur protégé par son statut, et celle d’un journaliste puni pour ses opinions.
L’histoire
Le 23 février 2018, la police interpelle Taoufik Bouachrine au siège d’Akhbar Al Yaoum, à Casablanca. Des femmes — collaboratrices, journalistes ou visiteuses du journal — l’accusent de violences sexuelles commises, selon elles, dans l’enceinte même de la rédaction. Le parquet retient des charges d’une extrême sévérité : « traite d’êtres humains », « abus de pouvoir à des fins sexuelles », « viol et tentative de viol ».
Dès le départ, l’accusé conteste tout. Il nie les agressions, dénonce des preuves fabriquées et soutient que les relations évoquées étaient consenties. Ses avocats et plusieurs organisations de défense des droits humains parlent d’un procès motivé par ses écrits ; le Groupe de travail des Nations unies sur la détention arbitraire estimera, en 2019, que sa privation de liberté est arbitraire. Les plaignantes et leurs conseils répondent que la parole des victimes ne doit pas être étouffée par la notoriété de l’accusé.
En novembre 2018, après des mois d’audiences largement suivies par la presse, le tribunal de première instance de Casablanca condamne Bouachrine à douze ans de prison ferme. Le parquet, qui réclamait davantage, fait appel. Le procès en appel s’ouvre en avril 2019. L’accusé finit par boycotter les dernières audiences, estimant — selon ses déclarations — que les méthodes de l’accusation l’empêchent de démontrer son innocence. Le ministère public requiert vingt ans de réclusion et un million de dirhams d’amende.
Le vendredi 25 octobre 2019, après sept heures de délibéré, la cour d’appel aggrave la peine : quinze ans de prison ferme, assortis de 2,5 millions de dirhams d’indemnités à répartir entre les huit plaignantes reconnues parties civiles.
La défense se pourvoit en cassation. En novembre 2021, la Cour de cassation confirme le verdict : la condamnation devient définitive. Le quotidien Akhbar Al Yaoum, lui, a cessé de paraître en mars 2021. Le 29 juillet 2024, à l’occasion de la Fête du Trône, Taoufik Bouachrine bénéficie d’une grâce royale et recouvre la liberté, comme d’autres journalistes détenus. En janvier 2025, les parties civiles engagent les procédures d’exécution pour recouvrer les indemnités allouées par la justice — rappel utile que la grâce éteint la peine de prison, pas les dettes civiles nées du jugement.
Ce que ça enseigne sur le droit
- La traite des êtres humains ne se limite pas aux réseaux criminels : le droit marocain, notamment la loi n° 27-14 relative à la lutte contre la traite des êtres humains, vise aussi l’exploitation d’une position d’autorité ou de la vulnérabilité d’une personne à des fins d’exploitation sexuelle. C’est cette qualification, inhabituelle dans un dossier de violences sexuelles au travail, qui a structuré l’accusation.
- Le parquet peut faire appel pour aggraver la peine : beaucoup l’ignorent, mais l’appel n’est pas réservé à la défense. Lorsque le ministère public estime la peine insuffisante, il peut saisir la cour d’appel — et celle-ci peut alourdir la condamnation, comme ici, de douze à quinze ans.
- La partie civile transforme le procès pénal en procès en réparation : les huit plaignantes ne demandaient pas seulement une condamnation ; constituées parties civiles, elles ont obtenu 2,5 millions de dirhams d’indemnités, que la condamnation définitive rend exigibles — y compris après une grâce.
- La cassation ne rejuge jamais les faits : la plus haute juridiction examine uniquement la régularité juridique de la décision. Elle a confirmé le verdict en novembre 2021 sans rouvrir le débat sur les preuves.
- La grâce royale efface la peine, pas le jugement : mesure de clémence du Souverain, la grâce met fin à l’emprisonnement, mais la condamnation subsiste — et avec elle, les condamnations civiles au profit des victimes.
Et sur KAN3REF ?
Que peut faire une victime de violences au travail, et comment se déroule une plainte pour agression sexuelle au Maroc ? Nos fiches de la rubrique droit pénal expliquent le dépôt de plainte, la constitution de partie civile et le rôle du procureur du Roi, pas à pas.
Sources
- Challenge, « Tawfik Bouachrine condamné à 15 ans de prison en appel » (octobre 2019) — https://archive.challenge.ma/tawfik-bouachrine-condamne-a-15-ans-de-prison-en-appel-121406/
- Barlamane, « Les victimes de Soulaiman Raissouni et Toufik Bouachrine engagent l’exécution des jugements civils » (04/01/2025) — https://www.maghress.com/fr/barlamanefr/434916
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